Élue vice-présidente au congrès de La Rochelle, Charlotte Heuzé défend la profession auprès des instances européennes depuis la précédente mandature. Membre du board du CED, elle est amenée à tisser des liens avec les défenseurs de la profession des autres pays de l’Union mais également avec l’ensemble des élus et représentants des différents États membres. Portrait.
CDF MAG : Quel a été votre parcours, tant personnel que professionnel et syndical ?
Charlotte Heuzé : Diplômée de la faculté d’odontologie de Lyon I depuis 2003, j’ai soutenu ma thèse d’exercice sur la conduite à tenir du chirurgien-dentiste face aux hépatites virales. À l’époque, il me semblait nécessaire de recadrer le débat sur les voies de transmission. En parallèle, j’ai toujours été très attirée par la santé publique et dès mes premières années d’exercice libéral, j’ai validé mon Master 2 de santé publique, épidémiologie et économie de la santé en 2007. Mon mémoire était centré sur la définition d’une liste d’indicateurs en santé bucco-dentaire dont l’objectif était de permettre une comparaison des états de santé bucco-dentaires au sein de l’UE. Par la suite, j’ai été assistante hospitalo-universitaire à la faculté de Lyon tout en gardant un exercice libéral dans une petite ville du Beaujolais… J’en garde un très bon souvenir avec notamment des publics fragiles et une population rurale. Je garde aussi un très bon souvenir de mes années d’enseignement que ce soit pour les premières extractions ou l’évaluation de l’état médical d’un patient. De cette période, j’ai noué des liens forts avec des praticiens qui exercent désormais au centre régional de lutte contre le cancer, le centre Léon-Bérard. Il ne faut jamais oublier que le rôle du chirurgien-dentiste est essentiel dans la prise en charge et la détection précoce des lésions précancéreuses. Nous voyons très souvent, parfois même beaucoup plus souvent les patients que les médecins généralistes et nous sommes formés à regarder dans les moindres replis de la cavité buccale.
Aujourd’hui, où travaillez-vous ?
C.H : L’arrivée de mes 2 enfants m’a contrainte à me rapprocher de mon domicile et je me suis installée dans un cabinet en centre-ville à Lyon en 2018. Aujourd’hui, j’exerce en zone urbaine non prioritaire et j’ai un exercice d’omnipratique classique. Nous sommes une équipe de 3 femmes chirurgiens-dentistes et 3 assistantes dentaires. J’ai adhéré au CDF 69, dès la fin de ma sixième année en 2002 et suis désormais vice-présidente. J’ai par ailleurs été élue à l’URPS pour les CDF en 2021. Dès l’année suivante, les CDF ont proposé ma candidature pour les représenter en tant que directrice au CED. Élue pour un premier mandat de 3 ans, j’ai été reconduite en 2025.
À quels grands enjeux devrez-vous faire face ?
C.H : Ma certitude est que le monde de la formation initiale s’est diablement transformé en 20 ans. L’arrivée de nombreux praticiens formés dans d’autres pays de l’UE a rebattu les cartes de la démographie. L’étude menée par l’EDSA auprès des étudiants en odontologie a montré un très fort désir de mobilité (60 % des futurs praticiens souhaitent exercer dans un autre pays de l’UE). Cette réalité n’est pas seulement française, elle est européenne car nous avons de nombreux points en commun : l’existence de nombreuses chaînes de centres dentaires (corporate dentistry), un maillage du territoire principalement assumé par les dentistes libéraux, de nouvelles technologies et de nouvelles techniques demandant des dispositifs médicaux de qualité, l’écoresponsabilité ou encore l’arrivée de l’intelligence artificielle. Cela justifie notre demande de révision de la directive 36/2005 définissant les fondamentaux de la formation initiale au sein de l’UE. Tous, nous sommes soumis à la même réglementation européenne, et il est légitime que nous travaillions de concert pour un même objectif : une législation et des formations initiales plus proches de la réalité de nos exercices.
Le CED, qu’est-ce que c’est ?
Le CED (Conseil européen des chirurgiens-dentistes) est une association européenne qui représente plus de 340 000 chirurgiens-dentistes à travers l’Europe, grâce à 32 fédérations et Ordres professionnels nationaux, dans 30 pays européens. Fondé en 1961 pour conseiller la Commission européenne sur les questions relatives à la profession dentaire, ses objectifs et ses missions sont d’encourager un haut niveau de santé et de soins bucco-dentaires ainsi qu’une pratique professionnelle centrée sur la sécurité des patients. Son conseil d’administration est composé de huit membres, élus par l’assemblée générale tous les trois ans. L’assemblée générale du CED se réunit deux fois par an pour adopter des résolutions et déclarations de principes, adopter le budget et élire les membres du conseil d’administration.
Depuis le mandat précédent vous représentez les CDF auprès des instances européennes. Qu’est-ce qui vous conduit à vous intéresser à ces sujets supranationaux ?
C.H : Forte de mon expérience personnelle, je me sens proche de cette thématique européenne. J’ai en effet passé mon enfance et obtenu mon baccalauréat au lycée français de Rome. Ensuite, je suis venue faire mes études de santé en France car les accords européens ne nous permettaient pas, en 1995, d’espérer une telle mobilité au sein de nos professions. J’ai toujours été intriguée par les échanges et la diversité de nos pratiques. Par ailleurs, la majeure partie de notre réglementation vient de la mise en application de directives européennes. La compréhension des enjeux politiques de la Commis sion européenne est essentielle pour défendre la profession. Au CED, nous travaillons dans un esprit de consensus. Par exemple, la certification des dispositifs médicaux est aujourd’hui une problématique majeure pour les industriels tout comme pour les professionnels de santé. Elle risque de créer une pénurie de certains DM essentiels pour nos soins. Nous avons beaucoup travaillé ces deux dernières années auprès de la Commission et nous espérons vivement un texte réglementaire assoupli et révisé pour cette fin d’année. Pour convaincre, il m’est également indispensable de travailler avec Mais mon domaine de prédilection reste le groupe de travail e-Health du CED. C’est incroyable de voir la révolution numérique intégrer nos pratiques professionnelles aussi bien pour nous accompagner dans nos actions cliniques qu’en simplifiant nos tâches administratives ou de secrétariat. Mais ces nouvelles technologies doivent s’utiliser avec éthique et responsabilité, sans que des informations des patients soient potentiellement divulguées ou utilisées dans des algorithmes permettant leur identification ultérieurement. C’est passionnant de vivre cette époque extraordinaire de révolution technologique ! des élus français ou d’autres pays de l’Union pour les amener à appuyer nos demandes. C’est le cas également pour un autre enjeu essentiel qui est l’hétérogénéité de nos formations initiale au sein de l’UE. Depuis 2024, l’annexe V de la directive 36/2005 exige « un exercice clinique minimum » au cours des 5 années de formation en odontologie. Cependant, les modalités de mise en pratique n’ont pas défini à l’époque et ne permettent pas d’uniformiser les apprentissages cliniques. C’est pour ces raisons que le CED ainsi que l’EDSA, l’ADEE et la FEDCAR * allient leurs intelligences afin de déterminer une trame commune de formation initiale au niveau européen.