Réélu à la présidence de la Conférence des doyens des facultés d’odontologie pour un second mandat de trois ans, le Pr Vianney Descroix revient sur certains dossiers qui agitent aujourd’hui la profession : la réforme des études, la démographie, les nouvelles facultés, l’attractivité des carrières hospitalo-universitaires ou encore, la recherche. Dans un contexte politique mouvant, il plaide pour une vision collective de l’avenir de l’odontologie française.
Vous avez été réélu le 19 mars à la présidence de la Conférence des doyens. Quel regard portez-vous sur votre premier mandat ?
Vianney Descroix : Trois ans, c’est à la fois très long et très court. Les sujets à traiter sont vastes et très dépendants du contexte politique et économique. Mon premier mandat a donc été intense, parfois rugueux d’ailleurs, mais très productif. Nous avons consolidé les liens avec l’UNECD, les chefs de service hospitaliers, les syndicats professionnels (1), les CNP, l’ADF, le Conseil de l’Ordre… mais aussi le Comident, pour partager nos réflexions sur l’innovation thérapeutique et la manière d’aborder l’odontologie moderne. Nous avons aussi beaucoup travaillé sur la pédagogie, la simulation, les concours de l’internat ou encore, l’innovation thérapeutique. Mais il reste encore beaucoup de travail à accomplir. Je me suis interrogé sur l’intérêt de me présenter pour un second mandat mais beaucoup de doyens ont exprimé le besoin d’une certaine continuité. L’odontologie n’étant pas toujours très visible dans le paysage de la santé, ils estimaient qu’il était important de maintenir une ligne de travail stable. Je me suis donc lancé et j’ai été élu avec 19 voix pour et 2 abstentions.
Quels sont vos chantiers prioritaires pour les trois ans à venir ?
V.D. : Ils sont nombreux. Il y a la réforme des 1er, 2e et 3e cycles des études, l’harmonisation de la formation initiale à l’échelle nationale, le coût des études, la qua-lité de vie et la santé mentale des étudiants, la mobilité européenne, l’attractivité des carrières hospitalo- universitaires, le développement de la recherche en odontologie ou encore, le renforcement, toujours, des liens avec les acteurs de terrain. Il va falloir avancer sur ces sujets. La tâche ne sera pas aisée car nous allons entrer dans une phase de grand chamboulement politique, à l’approche de la présidentielle de 2027. Il nous faudra donc être d’autant plus « sur le pont » pour aller faire exister la médecine dentaire. Nous devrons nous mobiliser, avec l’ensemble de la profession.
Où en est aujourd’hui la réforme des études odontologiques ?
V.D. : La réforme de la première année des études de santé, annoncée en avril et qui entrera en vigueur à la rentrée prochaine (lire encadré), a quelque peu éclipsé la réforme des études d’odontologie. J’ai donc relancé le cabinet du ministre de l’Enseignement supérieur et celui de la ministre de la Santé pour que nous puissions revenir sur ce dossier en suspens. À l’heure actuelle, les doyens, les collèges enseignants, les chefs de service et l’UNECD ont rendu un rapport complet sur la réforme du deuxième cycle, tandis que l’IGAS et l’IGESR ont travaillé sur le troisième cycle (2). Tout cela a été remis aux ministères en juillet 2025. Depuis, les arbitrages politiques tardent et l’instabilité gouvernementale n’arrange rien. Mais les travaux sont prêts. Les maquettes pédagogiques, les référentiels de compétences, les modalités d’évaluation : tout a été écrit noir sur blanc. Nous attendons désormais des décisions.
ACCÈS AUX ÉTUDES
Une nouvelle réforme pour la rentrée
Le Gouvernement a annoncé, fin avril, une nouvelle réforme de l’accès aux études de santé. Le nouveau dispositif, qui entrera en vigueur à la rentrée 2027, remplacera le système PASS/LAS pour « simplifier les parcours et garantir plus d’équité entre les étudiants ». Concrètement, une voie unique d’accès aux études de santé sera créée pour les étudiants de médecine, maïeutique, odontologie, pharmacie mais aussi kinésithérapie, qui suivront une même première année, harmonisée au niveau national. Celle-ci sera divisée en trois blocs d’enseignement : un bloc santé (connaissances scientifiques fondamentales communes aux 5 filières), un bloc disciplinaire au choix (enseignements de biologie, droit, sciences humaines, soins infirmiers, etc.) ; un bloc transversal (compétences psycho-sociales, communication, éthique, sciences humaines et sociales). Il sera possible de candidater deux fois : en fin de première année et en fin de deuxième année de licence. Le redoublement sera autorisé une fois. La réforme ne modifiera pas, toutefois, les capacités d’accueil en deuxième année.
La perspective d’une septième année d’études est-elle toujours sur la table ?
V.D. : Non. Dans le rapport que nous avons remis, il n’est pas question d’allonger les études. Ce sujet a été discuté avec l’UNECD et nous avons convergé vers l’idée qu’une septième année n’était pas souhaitable dans le contexte actuel.
Parmi les autres enjeux de la formation initiale, vous évoquez celui de l’harmonisation…
V.D. : En effet. Nous voulons garantir que les étudiants formés dans les 21 facultés françaises d’odontologie disposent du même socle de connaissances et des mêmes compétences cliniques. C’est tout l’objectif du référentiel MONA (pour « Manuel d’apprentissage numérique en odontologie ») que nous avons construit avec les étudiants. Nous travaillons également sur des épreuves nationales en fin de 5e année, à l’image de ce qui existe en médecine. L’idée est d’uniformiser les attentes et de renforcer la lisibilité de la formation. Mais nous souhaitons aussi professionnaliser davantage le cursus. Cela suppose un lien beaucoup plus fort avec les praticiens libéraux, à travers le mentorat, le compagnonnage et les stages. L’objectif est double : permettre aux étudiants de se rapprocher le plus possible de la réalité de leur futur métier et de leur futur territoire.
Quid de l’ouverture des nouvelles facultés dentaires ? Quel bilan tirez-vous ?
V.D. : Globalement, c’est une vraie réussite. Ces nouvelles structures ont apporté une bouffée d’oxygène dans plusieurs territoires. Les infrastructures universitaires et hospitalières sont remarquables et les étudiants bénéficient d’un très bon environnement de travail. Le principal défi reste l’attractivité des carrières hospitalo- universitaires dans certaines régions, pour renforcer les équipes pédagogiques. Former un PU-PH demande quinze à vingt ans. Cela ne se construit pas du jour au lendemain. Mais les choses avancent.
Santé mentale, coût des études : des enjeux majeurs
« Nous avons instauré un dialogue régulier, transparent et constructif avec les étudiants, et ce, sur plusieurs dossiers majeurs : les réformes en cours, l’attractivité des carrières hospitalo-universitaires, le coût des études mais aussi la santé mentale… », énumère le Pr Vianney Descroix. Ce sujet est en effet « extrêmement préoccupant », pointe-t-il, bien qu’il ne soit pas « propre à l’odontologie » et « touche tous les étudiants de santé ». Dans ce cadre, « nous réfléchissons notamment à l’harmonisation des méthodes d’évaluation, qui pourrait réduire une partie de la pression ressentie par les étudiants », évoque le président de la Conférence des doyens. Le coût des études pèse aussi sur leur bien-être. « Le matériel pédagogique demandé représente, pour eux, des dépenses importantes (…). Or, les universités n’ont pas toujours les moyens d’absorber ces coûts. Dans certaines villes, le logement ou les transports deviennent aussi très problématiques », reconnaît-il.
Faut-il, selon vous, créer d’autres facultés ?
V.D. : La question est plus complexe qu’il n’y paraît. Aujourd’hui, nous n’avons jamais eu autant de chirurgiens-dentistes en France et pourtant, les déserts médicaux persistent. Le problème est moins quantitatif que territorial. Par ailleurs, créer une faculté représente un effort humain et financier colossal. Il faut aussi disposer d’un environnement hospitalier, universitaire et scientifique solide. La vraie question est celle de l’attractivité des territoires.
Vous avez récemment alerté (3) sur le nombre croissant de jeunes diplômés, français ou non, formés dans d’autres pays de l’Union européenne. Pourquoi ?
V.D. : Le droit européen permet cette mobilité. Nous observons néanmoins que certains diplômés reviennent avec des niveaux de formation largement insuffisants. Dans certains pays, ils terminent leurs études sans avoir jamais soigné de patients. Dans d’autres, des techniques et méthodes qui ne correspondent pas aux dernières données acquises de la science leur ont été enseignées. C’est un sujet sensible, mais réel. Beaucoup de ces jeunes praticiens reviennent ensuite vers les universités françaises pour suivre des diplômes universitaires afin de compléter leur formation et s’approprier le fonctionnement de notre système d’assurance maladie. Cela montre qu’il existe un besoin de remise à niveau. À Paris, par exemple, nous retrouvons beaucoup de ces étudiants en DU d’odontologie pédiatrique, de prothèse, d’implantologie ou encore, de parodontologie. C’est un réflexe positif de la part des étudiants qui estiment ne pas être sûrs de leurs bases. Ce qui est plus préoccupant, c’est que certains ne suivent probablement pas cette démarche.
Vous pointez également des inégalités croissantes d’accès aux études…
V.D. : Très clairement. Aujourd’hui, si vous n’avez pas un excellent dossier scolaire ou les moyens financiers de payer une préparation privée, l’accès aux études d’odontologie reste extrêmement difficile. Cette situation est préjudiciable, d’autant que les territoires où il manque le plus de chirurgiens-dentistes sont souvent ceux où les jeunes ont le moins accès à l’université, pour des raisons financières et/ou géographiques. Il faut, à mon sens, développer davantage de dispositifs comme les Cordées de la réussite, ce dispositif qui aide les élèves des quartiers populaires et des territoires fragiles à mieux s’orienter dans leur parcours d’études.
Enfin, où en est aujourd’hui la recherche en odontologie ?
V.D. : Elle est en pleine diversification. Historiquement très centrée sur la biologie ou les biomatériaux, elle s’ouvre désormais à la pédagogie, à la simulation, à l’intelligence artificielle, à la santé publique ou encore à l’épidémiologie. En parallèle, les liens entre les facultés de médecine, de pharmacie et d’odontologie, les CHU, l’Inserm et le CNRS se renforcent pour consolider la recherche en santé. C’est très encourageant.
Laura Chauveau