La majorité des patients peuvent être pris en charge dans le droit commun 

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17.07.26

On estime qu’entre 11 et 12 millions de personnes vivent avec un handicap en France. L’accès aux soins bucco-dentaires demeure toutefois un parcours semé d’embûches pour nombre d’entre elles. Alain N’Gouma, directeur du réseau francilien Rhapsod’if (1) et ancien président de l’association Santé orale et soins spécifiques (SOSS), fait le point sur les réalités de terrain et rappelle les bonnes pratiques pour faciliter les prises en charge au cabinet ou l’orientation des patients.

Quel est l’état actuel de la prise en charge bucco-dentaire des personnes en situation de handicap dans notre pays ? 

Alain N’Gouma : Nous avons incontestablement progressé ces dernières années, notamment en matière de sensibilisation. Aujourd’hui, de manière générale, la santé bucco-dentaire fait davantage partie de la culture de prévention. La plupart des Français ont déjà vu une campagne d’information, une affiche ou un spot de sensibilisation sur le brossage des dents ou la prévention des maladies bucco-dentaires. Des avancées existent également concernant l’offre de soins. Plusieurs agences régionales de santé (ARS), travaillent activement au développement de filières dédiées et à l’amélioration de l’accès aux soins pour les personnes vivant avec un handicap. Cependant, de fortes disparités territoriales subsistent. Selon l’endroit où l’on vit, il peut être relativement simple ou au contraire très difficile de trouver une solution de soins adaptée.

Quelles sont les principales difficultés ? 

A.N.G. : La première difficulté est souvent liée à une représentation erronée du handicap. Certaines familles se voient opposer un refus avant même que le praticien ait rencontré le patient. Pourtant, notre expérience montre que la majorité des personnes vivant avec un handicap relèvent du droit commun et peuvent être prises en charge par des chirurgiens-dentistes de ville sans équipement particulier ni compétence ultra-spécialisée. Ils ont simplement besoin d’un professionnel sensibilisé et prêt à adapter sa communication ou son organisation. Par ailleurs, les récentes revalorisations tarifaires liées à la prise en charge des personnes en situation de handicap constituent une avancée importante (lire encadré ci-contre). Elles reconnaissent enfin qu’une consultation ou un soin peut nécessiter davantage de temps, de préparation et de coordination. Il faut admettre que cette prise en charge représente un coût réel pour les cabinets. Mieux rémunérer les praticiens qui s’engagent est donc une mesure légitime et nécessaire. Cependant, cette revalorisation ne doit pas être portée par les patients car cela crée une discrimination de plus (ce qui est le cas pour certaines majorations, NDLR). 

« Une expérience humaine extrêmement riche »

Le directeur de Rhapsod’if souhaite remercier tous les chirurgiens-dentistes et toutes leurs équipes qui s’engagent auprès des patients en situation de handicap. « Beaucoup nous disent que cette activité apporte un sens particulier à leur exercice professionnel. Ils ont le sentiment de répondre à un véritable besoin de santé publique et d’améliorer concrètement la vie de personnes qui, trop souvent encore, rencontrent des difficultés d’accès aux soins », note-t-il. Et de conclure : « Nous constatons régulièrement que les praticiens engagés auprès des patients dits “extraordinaires“ se sentent davantage valorisés et confortés dans leur choix professionnel. C’est une expérience humaine extrêmement riche qui bénéficie autant aux patients qu’aux soignants. » 

À vos yeux, l’appréhension des praticiens demeure-t-elle forte ? 

A.N.G. : Beaucoup ont le sentiment de manquer d’expérience. En effet, dans les services hospitaliers, les étudiants sont parfois confrontés aux cas complexes nécessitant l’intervention d’une équipe plus nombreuse et expérimentée, ce qui freine leur volonté de prise en charge une fois installés en cabinet. Pourtant, plusieurs facultés montrent qu’il est possible de faire évoluer les représentations dès la formation initiale. La faculté de Clermont-Ferrand reste une référence historique dans ce domaine. D’autres universités, comme Marseille ou Rouen, proposent aux étudiants des immersions au sein d’établissements médico-sociaux accueillant des personnes vivant avec un handicap. L’objectif est de leur faire découvrir la réalité du quotidien et la diversité des situations rencontrées. Ces initiatives tendent aujourd’hui à se développer dans d’autres facultés, notamment à Caen. Elles permettent aux futurs chirurgiens-dentistes de comprendre que la majorité des situations ne relèvent pas de cas exceptionnels mais de patients pouvant être accompagnés dans le cadre habituel de l’exercice. 

Concrètement, qu’est-ce qui fait la différence dans la prise en charge ? 

A.N.G. : La communication. Dès lors que l’accessibilité physique du cabinet est assurée, la principale difficulté concerne souvent la relation de soin : comprendre les besoins du patient, instaurer un climat de confiance et adapter sa manière de communiquer. La question n’est pas tant le handicap lui-même que le niveau de coopération du patient. C’est ce critère qui détermine le type de prise en charge nécessaire. Certains patients seront parfaitement autonomes et coopérants. D’autres nécessiteront des techniques complémentaires ou un accompagnement spécifique. 

Pouvez-vous nous en dire plus sur les différents niveaux de prise en charge ? Comment sont-ils structurés ? 

A.N.G. : Le premier niveau correspond aux prises en charge en cabinet de ville « classique ». C’est le « palier 1 ». Le « palier 2 » concerne les patients nécessitant des moyens supplémentaires pour faciliter les soins : MEOPA, hypnose, prémédication adaptée ou recours à des praticiens disposant d’une expertise spécifique en médecine bucco-dentaire. Tous les cabinets ne peuvent pas proposer ces solutions. Enfin, le « palier 3 » correspond aux prises en charge sous anesthésie générale en milieu hospitalier, pour les patients particulièrement non-coopérants ou nécessitant de nombreux soins lourds réalisés en une seule séance. 

Quel rôle jouent les réseaux comme Rhapsod’if ? 

A.N.G. : Un rôle essentiel de coordination. Notre mission consiste à orienter chaque patient vers la solution la plus adaptée à sa situation. Tous les praticiens n’ont pas les mêmes compétences, les mêmes sensibilités ou les mêmes équipements. Certains sont particulièrement à l’aise avec les troubles du spectre de l’autisme, d’autres avec le polyhandicap ou les troubles de la communication. Notre connaissance fine du terrain permet d’éviter les échecs de prise en charge et d’améliorer l’expérience des patients comme des soignants. Nous accompagnons également les chirurgiens-dentistes qui souhaitent développer leurs compétences, en proposant des formations adaptées et des dispositifs d’appui. 

Malgré cette organisation des soins, les délais d’accès aux soins restent-ils problématiques ? 

A.N.G. : Oui, et c’est précisément pour cela que la coordination est si importante. Lorsqu’un patient est orienté trop rapidement vers l’hôpital alors qu’une prise en charge de palier 2 aurait été possible, cela contribue à saturer des services hospitaliers déjà sous tension. Une bonne régulation permet d’éviter cet engorgement et d’orienter chaque patient au bon niveau de soins. Après, il existe d’importantes disparités sur le territoire avec des zones très sous-dotées. 

En Île-de-France, les délais pour une prise en charge sous anesthésie générale peuvent aujourd’hui atteindre environ six mois. C’est une amélioration par rapport à certaines périodes passées ou à certains territoires, mais cela reste très long lorsqu’une personne souffre ou présente une dégradation importante de sa santé bucco-dentaire. L’ARS soutient particulièrement le dévelop – pement du palier 3 ainsi que la création de postes partagés ville-hôpital afin de renforcer les équipes prenant en charge les patients nécessitant une anesthésie générale. 

La prévention reste-t-elle un enjeu majeur ? 

A.N.G. : Plus que jamais, car nous observons encore une méconnaissance importante des conséquences d’une mauvaise santé orale sur la santé globale. Les maladies bucco-dentaires peuvent contribuer à l’aggravation du diabète, favoriser certaines pathologies cardiovasculaires, avoir un impact sur les articulations, accentuer les phénomènes de dénutrition ou encore altérer considérablement la qualité de vie. Mais la prévention ne peut fonctionner seule. Elle doit systématiquement être associée à la formation des professionnels, à l’accompagnement des aidants et à une offre de soins accessible. Prévention, formation et accès aux soins constituent un cercle vertueux : lorsqu’un de ces éléments manque, l’ensemble du système devient moins efficace. 

Propos recueillis par Laura Chauveau

Réseau HAndicap Prévention et Soins Odontologiques D’Île-de-France

Pour en savoir plus sur les actions de l’association, ou pour rejoindre le réseau, rendez-vous sur le site internet de Rhapsod’if 

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