Le conseil administration confédéral d’Ecully a adopté une motion émanant du pôle 3 qui témoigne de l’exaspération des chirurgiens-dentistes face au manque de considération de leur profession et de leur place, présentée comme secondaire dans l’organisation des soins. En réponse, cette motion appelle, à la suspension des gardes. 

Une organisation syndicale n’appelle pas à suspendre la participation à la permanence des soins et au service d’astreinte de gaieté de coeur. Le vote d’Ecully n’a pas été unanime, et c’est tant mieux : il a été longuement débattu, contesté avec des arguments sérieux, puis tranché à une majorité nette. Il mérite donc d’être expliqué, car la colère qui l’a porté n’est pas un mouvement d’humeur. Elle a un nom, et ce nom est le déclassement. 

Déclassement d’abord de la santé orale elle-même. Le décret du 21 août 2026 ne se contente pas de relever le ticket modérateur à 50 %. Il range les soins dentaires au rayon des médicaments à service médical rendu modéré ou faible, ceux que l’on dérembourse « pour permettre le financement des soins les plus essentiels ». La formule dit tout : pour le Gouvernement, une bouche soignée ne fait pas partie de l’essentiel. Ce jugement contredit l’OMS, et toutes les données scientifiques sur le lien entre santé orale et santé systémique. Il contredit jusqu’au discours officiel sur la prévention, dont les chirurgiens-dentistes sont censés être l’un des piliers. On ne peut pas, dans le même mouvement leur confier « un rendez-vous dentaire offert chaque année pour les 3-24 ans » (comme l’indique la communication grand public sur l’EBD 2.0), le suivi des patients diabétiques, cardiaques et autres malades chroniques, et déclarer leurs actes accessoires ! Soit la bouche fait partie du corps, soit elle n’en fait pas partie. La médecine a tranché depuis longtemps. Le ministère vient de trancher autrement. 

Déclassement ensuite de la profession. Les chirurgiens-dentistes sont la seule profession médicale visée par une augmentation du ticket modérateur. Et cette décision a été prise contre l’avis unanime de la CNAM, de l’UNOCAM et de l’UNPS, c’est-à-dire de tous ceux qui connaissent le système de soins pour le faire fonctionner. Quand l’assureur public, les complémentaires et l’ensemble des professions de santé disent non d’une même voix et que le Gouvernement passe outre, ce n’est plus de l’arbitrage, c’est de la déconsidération. Ce sentiment de relégation, les chirurgiens-dentistes le vivent au quotidien : dans les EBD réalisés en tiers payant et dont au moins 6 à 10 % ne sont jamais réglés, dans les complémentaires qui exigent radiographies et photographies en violation du secret médical, dans la place qui est donnée à la santé orale dans les politiques publiques. Le décret n’a rien inventé. Il a seulement écrit noir sur blanc ce que la profession ressentait confusément : qu’elle est tenue pour une variable d’ajustement, et non pour une composante de la médecine. 

Déclassement enfin des patients. Un ticket modérateur à 50 % ne fait pas disparaître la dépense, il la déplace. Vers les complémentaires d’abord, donc vers des cotisations qui augmenteront et pèseront d’abord sur les retraités, les indépendants et les ménages modestes. Vers les patients ensuite, et les quatre millions de Français qui n’ont pas de complémentaire. Les soins dentaires sont déjà, dit-on, le premier motif de renoncement aux soins pour raisons financières. Cette mesure l’aggravera mécaniquement. Les soins différés d’aujourd’hui sont les urgences et les pathologies lourdes de demain. L’économie affichée est une dette déguisée, et ce sont les plus fragiles qui en paieront les intérêts. 

À ce triple déclassement s’ajoute l’oubli. Le secteur dentaire ne figure même pas dans le PLFSS 2027. Rien sur la prévention, rien sur l’accès aux soins, rien sur la santé orale des personnes âgées ou des personnes en situation de handicap. Une profession que l’on déconsidère un jour et que l’on oublie le lendemain finit par en tirer les conséquences. Pourquoi les gardes, ou plus exactement les astreintes ? Non parce qu’elles seraient le point faible du système, mais parce qu’elles en sont le point d’honneur. Les dimanches et jours fériés, les chirurgiens-dentistes assurent une permanence des soins que personne ne leur conteste, sauf quand les politiques leur en réclament davantage. Suspendre cette participation, c’est rendre visible ce que le décret rend invisible ; notre contribution au système de santé ne se mesure pas au taux de remboursement d’un détartrage. 

La suspension des gardes n’est pas une fin, c’est un moyen. Son objectif est précis et mesurable : le retour du ticket modérateur à 40 %, et la reconnaissance de la santé orale comme une composante pleine et entière de la santé. Le jour où ce signal sera donné, les praticiens reprendront leur place, comme ils l’ont toujours tenue. Les chirurgiens-dentistes de France demandent simplement à être traités pour ce qu’ils sont : des professionnels de santé à part entière. 

Par Pierre-Oliver Donnat – Président des CDF

Trois questions à Marc Sabek

Comment les CDF en sont-ils arrivés à une décision aussi radicale ? 

Par un débat long, parfois tendu, et je crois exemplaire. À Ecully, les 16 et 17 octobre, personne n’a voté cette motion le coeur léger. L’exécutif confédéral la mettra en marche en veillant à une application progressive qui ne heurte pas le pays dans le climat actuel. 

Les arguments contre étaient sérieux. Il y avait notre attachement à la permanence des soins, les conséquences pour les patients qui seraient obligés à s’adresser à l’hôpital, la crainte d’être incompris de l’opinion. Les arguments pour l’étaient tout autant. Le décret qui relève le ticket modérateur à 50 %, voire davantage, a été pris contre l’avis unanime de la CNAM, de l’UNCAM, de l’UNOCAM et de l’UNPS. Le paiement du tiers payant EBD n’est toujours pas garanti. Certaines complémentaires continuent à mépriser les règles légales qui protègent le secret médical. 

Chacun avait raison à sa manière. Mais il arrive un moment où l’accumulation fait loi. Le ras-le-bol de la profession, contenu depuis des années, a fini par l’emporter. Une majorité claire s’est prononcée pour suspendre la participation aux gardes des dimanches et jours fériés et aux régulations, jusqu’au retour du ticket modérateur à 40 %. 

 

Les patients ne seront-ils pas les premières victimes ? 

Non, et j’insiste : cette action est pacifique. Il s’agit de n’abandonner personne. Les urgences seront orientées vers les services hospitaliers qui en ont la vocation et les moyens. Les chirurgiens-dentistes peuvent également les assurer en semaine, chacun pour ses patients. Ce que nous refusons, c’est de continuer à servir de variable d’ajustement silencieuse. 

L’État, et singulièrement la ministre de la Santé, a pris des décisions lourdes de conséquences pour la santé publique. Soit nous sommes pleinement dans l’exercice médical avec ses exigences et je dirais même ses servitudes, soit nous sommes dans le « service médical rendu faible » selon la ministre de la Santé, et les contraintes devraient être, elles aussi, faibles. La ministre doit assumer les effets de ses choix. On ne peut pas, le lundi, contester la médicalité de nos soins et, le dimanche, nous rappeler à nos devoirs de médecins de la bouche. Si l’on met en doute le service médical rendu de nos actes, la déontologie qu’on nous oppose perd sa portée et se vide de son sens humaniste. On ne peut exiger le dévouement du soignant en niant la valeur du soin. 

 

Les grévistes s’exposent à des plaintes et à des poursuites disciplinaires. Que leur dites-vous ? 

Je leur dis d’abord qu’ils ne sont pas seuls : les CDF seront à leurs côtés, à chaque étape, pour défendre leur liberté d’expression et tous leurs droits. Je m’adresse aussi, avec respect mais avec gravité, à nos consoeurs et confrères 
élus de l’Ordre, qui siègent dans les conseils départementaux et régionaux. Ils sont chirurgiens-dentistes avant d’être juges. Ils sont eux aussi atteints par ce mépris de notre profession qui a motivé la baisse de la prise en charge de nos actes ! Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’ils connaissent les impayés de l’EBD, les demandes illégales de données médicales par des complémentaires, etc. Ce combat est aussi le leur. 

Notre appel est simple : accompagnez votre profession dans la sauvegarde de sa médicalité. Ne soyez pas un bras armé pour ceux qui visent la démédicalisation de notre profession. 

L’Ordre a pour mission de défendre l’honneur et l’indépendance de la profession. Aujourd’hui, il me semble que cet honneur et cette indépendance passent précisément par là.

 

 

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