“La frontière entre santé orale et santé générale n’existe que dans les colonnes comptables de l’IGF”
Deux rapports, rendus en septembre 2026, redessinent la frontière entre Assurance maladie obligatoire (AMO) et complémentaire (AMC). Le premier est celui des quatre personnalités qualifiées, réunies autour d’Élisabeth Hubert, ancienne ministre de la Santé, missionnées le 21 janvier 2026 par Bercy et les ministères de la Santé et des Comptes publics pour « refonder l’articulation » entre les deux financeurs. Le second, commandé le 15 mai à l’IGAS* et à l’IGF* pour alimenter le premier, en est le bras armé statistique : il chiffre, sur le modèle de microsimulation (sic) de la DREES*, les scénarios de « bouclier sanitaire » et de « décroisement » des paniers de soins.
Les CDF ont été auditionnés. Nous avons dit notre inquiétude. Elle était fondée.
Car le rapport IGAS-IGF a au moins le mérite de la clarté. Dans son scénario « maximaliste », l’ensemble des soins dentaires, conservateurs comme prothétiques, basculerait de l’AMO vers l’AMC : 4,4 milliards d’euros sortiraient du champ de la solidarité nationale, au seul motif que les complémentaires y sont « déjà financeurs majoritaires ». Le dentaire y est rangé avec les lunettes et les audioprothèses, comme un « petit risque » que l’on pourrait confier au marché. Les personnalités qualifiées ont, elles, reculé devant ce transfert et n’ont retenu que l’optique, l’audioprothèse et les transports sanitaires. Mais le scénario est désormais écrit, chiffré, documenté. Il resservira. Disons-le nettement : nous nous y opposerons.
Car il faut pourtant qu’on le comprenne à Bercy : la bouche n’est pas un accessoire ! Nous savons tous ce que la science a décrit depuis plus de vingt ans : relation bidirectionnelle entre maladie parodontale et diabète, inflammation chronique de bas grade et risque cardiovasculaire, bactériémies d’origine orale et endocardite infectieuse, pneumopathies d’inhalation chez la personne âgée dépendante, retentissement de l’édentement sur l’état nutritionnel et la fragilité… Les rapporteurs le concèdent du bout des lèvres en évoquant « l’impact de la prise en charge bucco-dentaire sur certaines pathologies lourdes »… puis chiffrent quand même le transfert. Ce que la médecine fondée sur la preuve a mis des décennies à relier, un tableur ne peut pas le séparer. La frontière entre santé orale et santé générale n’existe que dans les colonnes comptables de l’IGF.
Déclasser le dentaire, c’est écrire noir sur blanc que la santé orale ne fait plus partie intégrante de la santé. Ce serait sans précédent : jamais le champ d’exercice entier d’une profession médicale n’a été sorti de la solidarité nationale. Le message adressé aux patients, aux praticiens, aux pouvoirs publics eux-mêmes serait dévastateur : la santé bucco-dentaire rejoindrait la monture de lunette et l’appareillage auditif, et quitterait la médecine. La bouche et les dents cesseraient d’être des organes pour devenir des équipements.
Les chirurgiens-dentistes ne seront jamais les prestataires d’un « panier décroisé ». Nous sommes des soignants médicaux, et nos patients dans leur intégralité corporelle, des assurés sociaux ! La santé orale restera dans la santé, tout court. Nous y veillerons.