Pour que congé maternité rime avec sérénité

3 décembre 2020
Pour Anne-Espérance Godlewski, l’arrivée de son troisième enfant était un projet réfléchi et anticipé. Cette maternité ne fut cependant pas de tout repos. Elle a impacté sa vie professionnelle et personnelle, moralement et financièrement. Elle raconte.

Décembre 2018. À cette époque, Anne-Espérance Godlewski, qui exerce à Montbazon (Indre-et-Loire), est enceinte de son troisième enfant. « Le babybump (1) remplit entièrement ma blouse et les journées me semblent de plus en plus longues. Mon bébé à naître n’aime pas les détartrages et me le rappelle par ses coups de pied pressants sous mes côtes. Je dois me tenir bien droite – je ne peux plus me pencher en avant – et le rêve d’une longue sieste dans mon canapé se fait ressentir ! » se remémore-t-elle, non sans amusement. Son congé maternité débute bientôt. En forme, elle a pu le repousser jusqu’à ses 7 mois 3/4 de grossesse, en attendant l’arrivée de sa remplaçante. Un soulagement… tout autant qu’un parcours du combattant.

Explorer le site de la Cnam

« Pour en bénéficier, il faut transmettre à l’Assurance maladie les dates officielles du congé maternité, un certificat médical établi par un médecin avec les dates en question, une attestation sur l’honneur de la cessation d’activité et, enfin, une attestation de vigilance de l’Urssaf précisant que nous sommes bien à jour de nos cotisations, explique la praticienne. Étant donné que j’attendais mon troisième enfant, je savais où chercher, mais il faut reconnaître qu’il n’est pas du tout évident de s’y retrouver sur le site de la Cnam. »

Il existe bien un « cahier de maternité » pour les futures mères chefs d’entreprise, mais certaines CPAM informent les usagers PAMC que ce cahier n’est pas pour elles et qu’elles ne doivent pas l’utiliser. Les informations sont contradictoires concernant la possibilité de bénéficier d’un report de congé pré-natal en post-natal. Un éclaircissement sur ce point est indispensable ! explique le Dr Godlewski.

60 000 € de perte sèche 

Toute femme chirurgien-dentiste libérale bénéficie d’un congé maternité d’une durée de 16 semaines, indemnisé à travers une allocation forfaitaire de repos maternel qui s’élève, en 2020, à 3 428 € versés en deux fois par la CPAM, ainsi qu’une indemnité journalière forfaitaire de repos maternel, conditionnée par la cessation totale de l’exercice professionnel de la future maman, avec un minimum de 8 semaines d’arrêt. Son montant journalier est de 56,35 €, soit 3 155,60 € pour 8 semaines et 6 311,20 € pour 16 semaines.

« Cette indemnité a bien du mal à compenser les charges fixes élevées d’un cabinet dentaire. Et ce, même avec un(e) remplaçant(e) à temps plein, à qui il faut rétrocéder la moitié du chiffre d’affaires, note le Dr Godlewski. Des modulations de charges peuvent être demandées, mais là aussi, l’information est parcellaire. » Pour elle, la perte liée à son troisième congé de maternité s’est élevée à 60 000 €… « Sans un apport personnel élevé, supporté à deux, nous n’aurions clairement pas fait de troisième enfant », reconnaît-elle.

Un impact plus lourd que par le passé  

Pour ses deux premiers enfants, la situation était différente. « J’ai eu le premier alors que j’étais à la fois assistante hospitalo-universitaire à temps partiel – donc salariée – et collaboratrice en cabinet libéral ; les indemnités versées par l’Assurance maladie couvraient totalement mes cotisations auprès de l’Urssaf et de la CARCDSF, précise-t-elle. Pour mon deuxième enfant, j’étais en exercice 100 % libéral, mais j’étais en début d’installation et mes charges fixes n’étaient pas encore trop élevées. En outre, après avoir craint de ne trouver personne pour me remplacer, j’avais finalement cumulé une collaboratrice ainsi qu’une remplaçante, chacune à mi-temps, mais avec une plus grande amplitude horaire, pour prendre le relais en mon absence. Elles m’ont permis d’assurer un chiffre d’affaires conséquent. »

Une charge mentale constante  

Reste, enfin, la gérance du cabinet durant le congé maternité qu’elle a dû continuer à assurer en partie, même si elle a pu, par chance, déléguer certaines tâches à son associé, qui est également son conjoint. Il est « difficile de ne pas s’impliquer, de ne plus penser à son cabinet pendant plusieurs semaines ; cela reste à l’esprit, même si on tente de prendre un peu de recul », évoque le Dr Godlewski.

Affiche

Une conséquence inhérente au statut libéral, auquel elle ne renoncerait pas pour autant. « En tant que parent, j’apprécie énormément la liberté du libéral. Je gère mon emploi du temps. Prévenue suffisamment à l’avance, je n’ai pas besoin de demander à mon patron si je peux accompagner la classe de Lucas à la piscine ou participer à la sortie de fin d’année d’Alix, insiste-t-elle. Je m’organise avec mon mari pour que nos emplois du temps soient complémentaires. »

Remédier à cela  

Mais la contrepartie, c’est « une maternité stressante aux lourdes conséquences économiques. Or, cette période de la vie, courte à l’échelle d’une carrière, ne devrait pas être un handicap à l’installation en libérale », souligne-t-elle. C’est ce qui l’a poussée à s’impliquer sur ce sujet. Active sur les réseaux sociaux, elle répond à de nombreuses questions posées par des praticiennes libérales dans divers groupes Facebook, notamment sur leurs droits et les démarches qu’elles doivent effectuer. L’un d’eux, « Les Chirurgiens-mamtistes (2) de France », qu’elle a créé, est modéré par les CDF. 

« Cette période de la vie, courte à l’échelle d’une carrière, ne devrait pas être un handicap à l’installation en libérale »

Elle a également rencontré la députée de sa circonscription, Sophie Auconie, en septembre dernier pour la sensibiliser, puis échangé en visioconférence avec la députée Agnès Firmin-Le Bodo dans le cadre d’une audition des CDF sur ce thème. « Très investis, les Chirurgiens-Dentistes de France ont d’ailleurs adressé un courrier à tous les députés de la commission des Affaires sociales de l’Assemblée nationale », rappelle-t-elle. Les CDF demandent en effet la mise en place par l’Assurance maladie d’une indemnité supplémentaire compensant les charges fixes des cabinets dentaires pendant la durée légale du congé maternité et, d’autre part, des évolutions réglementaires et législatives visant à améliorer les mesures liées à la parentalité (3).

Pour plus de « sérénité »  

« Nous demandons une véritable reconnaissance de la situation financière précaire que vivent les femmes chirurgiens-dentistes libérales au cours de leur congé maternité, conclut Anne-Espérance Godlewski. Il est inacceptable que, à l’heure où le gouvernement souhaite rendre obligatoire le congé paternité, certaines femmes chirurgiens-dentistes reprennent le travail au bout de 3 ou 4 semaines après l’accouchement, non pas par choix mais par obligation. » En 2019, Marlène Schiappa, Secrétaire d'État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, déclarait que « la maternité est une période de chamboulement et l’État doit permettre aux femmes de la vivre sereinement sans distinction de statut ». Désormais, « cette sérénité doit être accessible aux femmes de notre profession ! »

(1) Terme anglais désignant le ventre arrondi des femmes enceintes.

(2) Contraction de chirurgien-dentiste et maman.

(3) Conseil d’administration confédéral (CAC) des 18 et 19 septembre derniers.