Pub, tech, éthique

10 novembre 2021
Les posts du jeune confrère commencent par « Salut mes petites caries ! ». Ils sont souvent déjantés et drôles. Le post « accroché » s’intitule « Je vous dévoile mon salaire de jeune dentiste ». Certains le trouveraient promotionnel, voire publicitaire. Mais pour se faire connaître (être vu, liké, suivi) sur TikTok ou ailleurs, il faut bien décaler le message… avant de revenir à soi.

Sur Insta (Instagram), une moins jeune consoeur vante l’efficacité de « ses » aligneurs. De très beaux cas et l’intégralité de certains visages. Le compte est privé ! Les centaines de followers ont demandé à suivre notre consoeur. Ses posts ne sont visibles qu’à son « fan-club », mais que reste-t-il du secret médical (1) ?

Sur un forum informel, un groupe de chirurgiens-dentistes discute des dimensions de la plaque professionnelle. Pour certains, il faut bien updater les 20x30 cm consacrés par l’usage, mais antérieurs à la légalisation de la publicité pour les professionnels de santé, antérieurs aux centres low-cost avec des enseignes lumineuses de cinq mètres !

L'adresse Google d’un implantologiste renvoie sur sa page Facebook. Là, à chaque post, les hashtags #implants, #implantologie, #implantodontie, #dentalimplants, etc., ne sont jamais oubliés. Il faut intensifier le « référencement » et renforcer « l’indexation » par les moteurs de recherche. Quand on « googlelise » « implant dentaire Paris », il doit apparaître « en haut de l’affiche » !

Bien plus qu’une liste d’hashtags, les prouesses techniques permettent aujourd’hui, avec un simple smartphone, de créer des clips intégrant - en métadonnées (2) - les « cibles de com » de chaque chirurgien-dentiste, comme il les conçoit. Mais qu’est-ce qui relève de l’information du patient et qu’est-ce qui devient promo mercantile ?

Avec les évolutions technologiques, les enjeux éthiques sont à l’épreuve, comme à chaque saut technique au cours de l’Histoire. Ils éprouvent la capacité - individuelle du professionnel et collective de la profession - à distinguer ce qui relève du progrès matériel de ce qui est une véritable métamorphose sociale. « L’ouverture à la publicité » des professions médicales vient compliquer la donne. Ses contours réels sont appréhendés avec difficulté par les praticiens et les instances professionnelles.

Avec les évolutions technologiques, les enjeux éthiques sont à l'épreuve

La clé est peut-être dans l’arrêt du Conseil d’État (3) qui avait abrogé les articles du code de déontologie interdisant la publicité, avant de modifier ce même code de déontologie (4). Les juges du Palais Royal avaient alors souligné que ce qui est permis - de par l’évolution du droit européen - ce sont les « procédés de publicité compatibles avec les exigences de protection de la santé publique, de dignité de la profession de chirurgien-dentiste, de confraternité entre praticiens et de confiance des malades envers les chirurgiens-dentistes. » À moins que la dignité et la confraternité aient été affectées par la tech et qu’il faille tracer de nouvelles frontières à l’éthique médicale…

Marc Sabek
vice-président

 

1. M. Sabek, « Secret professionnel du chirurgien-dentiste », EMC - Odontologie 2018;13(3):1- 10 [Article 23-842-A-05]; « Secret médical, droit à l’image et information du public », #CDF Mag 1909 du 29 octobre 2020, p. 35-36.
2. Informations techniques internes au fichier vidéo.
3. Deux arrêts du 6 novembre 2019 (l’un concernant un chirurgien-dentiste, l’autre concernant un médecin); lire à ce propos « Info, pub et vrai commerce », #CDF Mag n°1867 du 21 novembre 2019, p.20-21
4. Décret n° 2020-1658 du 22 décembre 2020 portant modification du code de déontologie des chirurgiens-dentistes et relatif à leur communication professionnelle